Par Pascale Senk

Placés sur un piédestal dans leur enfance, de nombreux jeunes adultes ont du mal à affronter déceptions et frustrations.

Marie, 21 ans, a plongé dans une dépression de quelques années parce que son petit copain l'avait quittée après trois mois de relation. Fille unique de parents âgés, elle considérait comme «inenvisageable» qu'on lui préfère une autre. Antoine, 27 ans, ne parvient pas à travailler en entreprise. Dès ses premiers postes d'informaticien, il s'est senti mis en danger quand un collègue obtenait de meilleurs résultats que lui. Sa mère ne lui avait-elle pas répété qu'il était «bien au-dessus des autres»?

S'ils ne sont pas inadaptés socialement, Marie et Antoine ont toutefois une réelle difficulté à se situer parmi les autres. Patricia Chantrel, psychothérapeute au centre Monceau, voit ainsi arriver de nombreux jeunes adultes que leur système familial a maintenus dans la toute-puissance enfantine: «Des raisons diverses - souvent sous-tendues par une problématique de couple non résolue - ont amené ces enfants à occuper une place et une fonction qui n'est pas la leur, observe la psychothérapeute. Cela renvoie aussi à la difficulté des parents à pouvoir s'inscrire dans un rôle et une place de père, de mère. Une alliance avec l'un des parents a pu s'installer - un fils mis en position de concubin, ou une fille devenue comme la petite sœur de sa mère - mais, dans cet enchevêtrement relationnel, ni eux-mêmes ni leur famille ne sont heureux. Et ces ados sont devenus tyranniques, ou, souffrant d'addictions, ils ont du mal à s'autonomiser et à affronter la réalité. Mais c'est alors tout le groupe familial qui dysfonctionne, en étant souvent figé dans la peur du conflit

Complexe de supériorité

Pour beaucoup d'observateurs, le phénomène est d'abord sociologique. Ainsi Time Magazine consacrait sa une de mai dernier à cette «ME ME ME generation», composée de «ces enfants du millénaire, narcissiques et paresseux, qui vivent toujours chez leurs parents… Mais sauveront notre monde». Nés entre 1980 et 2000, ces «millénaires» seraient à la fois les fruits un peu trop gâtés de leurs grands-parents baby-boomers apôtres du «no limit», de leurs parents devenus surprotecteurs, et des nouvelles technologies qui les encouragent à la religion du selfie.

Le Dr David Gourion, psychiatre et auteur avec le Pr Henri Lôo de l'ouvrage Le Meilleur de soi-même. Empathie, attachement et personnalité (Ed. Odile Jacob), confirme: «La prévalence des traits de personnalité narcissique chez les adolescents progresse, observe-t-il. Certaines études évaluent entre 5 à 10 % le nombre des ados et jeunes adultes qui souffrent notamment d'un complexe de supériorité, sont en quête permanente d'admiration et auraient le sentiment que tout leur est dû ou que les autres doivent leur être soumis…»

«Ils ne se sentent jamais assez aimés»

Le problème, c'est que le contexte socio-économique actuel vient directement heurter ces constructions psychiques et les modèles de relations induites par les parents. «Les sur­promesses et les fantasmes grandioses développés durant l'enfance sous l'influence de parents trop complaisants se fracassent brutalement lors de l'entrée dans la vie active. L'épreuve de réalité peut être brutale: incapable d'accepter l'autorité, le jeune adulte narcissique cherche à écraser les autres, analyse le Dr David Gourion. Il peine à s'adapter à l'esprit d'équipe et cela devient particulièrement flagrant lors de l'entrée dans un premier emploi. Son manque d'empathie le rend particulièrement antipathique et il se retrouve isolé.» C'est alors «la descente», le grand désenchantement, la chute de l'estime de soi qui peuvent mener à la dépression.

«Ce sont parfois, de jeunes adultes qui restent comme “collés” à un moment de leur vie familiale où le temps se serait arrêté, ou emballé, observe Patricia Chantrel. “Mal attachés” au niveau relationnel, ils n'arrivent pas à bien “se détacher” ni de leur famille, ni de diverses addictions. Devenu dangereux, le lien ne leur permet pas non plus de s'engager dans un couple durable ou d'assumer pleinement une parentalité épanouissante

Parfois aussi, les attentes parentales les ont boostés jusqu'à un point satisfaisant en apparence: «Ils ont tellement travaillé dans leurs études que la croyance “tu es supérieur” inoculée depuis l'enfance perdure, observe le Dr David Gourion. Mais, clivés, ces as professionnels sont de vrais tyrans chez eux car ils ne se sentent jamais assez aimés.»

L'écrivain Romain Gary fut un bel exemple d'enfant idolâtré. Si, comme sa mère s'y attendait, il devint ambassadeur et gagna deux fois le prix Goncourt, il écrivit toutefois (dans La Promesse de l'aube): «Je ne dis pas qu'il faille empêcher les mères d'aimer leurs petits. Je dis simplement qu'il vaut mieux que les mères aient encore quelqu'un d'autre à aimer. Si ma mère avait eu un amant, je n'aurais pas passé ma vie à mourir de soif auprès de chaque fontaine.» Pourtant, il avait eu tout pour être heureux.